Conjoncture

Internat. 3/3 Un cas d'école

Les hasards professionnels m'ont fait assister un jour à une présentation de l'École Polytechnique ce fleuron de nos internats.

C'était il y a bien longtemps. Le « campus » de l'X était alors à Paris dans le quartier latin, haut-lieu de la dissipation estudiantine. L'auditoire n'était pas fait d'élèves ni d'anciens élèves. Le Directeur Général fit l'exposé. L'un et l'autre devaient être brillants. Ils le furent.

J'en en ai retenu quelques bribes que je restituerai de mémoire, mais à ma manière. Le lecteur doit savoir que je suis habité par l'idée que la France est fille du « dégagisme ». Elle l'a pratiqué, assidûment pour faire son unité, radicalement pour faire ses guerres de religion et ses révolutions.

Cet internat polytechnicien est un cas d'école. Ce sera l'occasion d'inviter les citoyens à méditer sur les orientations actuelles des réformes de l'enseignement.

Après avoir guillotiné Lavoisier en 1794, sous prétextes qu'il était fermier général et que la République n'avait pas besoin de savants, les révolutionnaires se sont mis à penser. En regardant les choses de près, on rencontre l'idée selon laquelle en exécutant Lavoisier, les révolutionnaires ont supprimé l'un des leurs. Ils se prirent à craindre de manquer de cadres pour conduire les grands travaux et promouvoir les sciences et techniques. L'école polytechnique fut crée par la Convention en la même année 1794 sous le nom d'École centrale des travaux publics.

En 1804 Napoléon, qui connut l'internat, mit l'école sous statut militaire pour mettre fin à l'indiscipline des élèves. C'était reconnaître avec un siècle d'avance le bien-fondé de l'idée d'Alain selon laquelle l'internat est une fabrique de contestataires. Cf l'article 1/3 du 31 juillet 2019.

L'historique du directeur général a montré qu'en leur ensemble les élèves polytechniciens ont souvent été dans l'opposition politique.

Mis au pas par Napoléon premier, ils ont été révolutionnaires sous la restauration et hostiles au second empire. Et les voilà républicains. Mais certains se sentent menacés de ne plus être chouchoutés par la république et rêvent de pantoufles « gigonnaires ».

Comme l'a dit le conférencier après une digression, « revenons à nos illustres moutons ». Et à leurs programmes.

Voici à peu près le sens de sa déclaration apparemment iconoclaste :

« Je me préoccupe peu de ce qu'ils aiment. Ils sont intelligents et pourront toujours apprendre tout seuls ce qu'il aiment. Ce qui me paraît important pour eux c'est ce qu'on les oblige à apprendre et qu'autrement il ne sauront jamais. »

Il semble bien qu'avec la variabilité des climats, nos réformateurs d'aujourd'hui prennent les choses à rebours de ces idées désormais trop simplistes. Pour éluder les difficultés, on sombre dans la facilité et la démagogie. Place est faite au moindre effort.

La civilisation devient-elle toujours plus scientifique et technicienne ? On s'acharne contre les mathématiques et la physique.

Le savoir est-il en expansion ? On multiplie les options...et les impasses.

L'acquisition du savoir est elle plus ardue ? On ouvre la possibilité aux élèves de n'apprendre que ce qu'ils aiment.

Les savants et experts ont-ils toujours plus de difficulté à prévoir les emplois d'avenir qui devraient commander l'enseignement d'aujourd'hui ? On laisse ce soin à des jeunes gens qui ont encore tant à apprendre.

Avez-vous posé la question de savoir pourquoi ce qui était bon pour des polytechniciens ne le serait-il pas pour les générations d'aujourd'hui ? On vous aura répondu que ce qui est vrai pour des gens sélectionnés ne l'est pas forcément pour la masse.

Avez-vous posé la question de savoir pourquoi on renonce à rendre les gens intelligents par l'instruction ? Vous attendrez longtemps la réponse.

 

CODA

 

Quand nous n'aurons appris que ce que nous aimons, nous n'aurons plus de producteurs et notre pays sera peuplé d'oisifs qui n'auront rien à croûter.

Viendra-alors le temps des regrets.

Écoutez François Villon (1431-Après 1453) :

 

Hé ! Dieu, si j'eusse estudié

Au temps de ma jeunesse folle, 

Et à bonnes mœurs dédié, 

J'eusse maison et couche molle. 

Mais quoi? je fuyais l'école, 

Comme fait le mauvais enfant. 

En écrivant cette parole 

A peu que le cœur ne me fend 

 

Et les autres sont devenus,

Dieu merci ! grands seigneurs et maîtres;

Les autres mendient tout nus

Et pain ne voient qu'aux fenêtres

...

Voyez l'état divers d'entre eux!

 

Pierre Auguste

Le 28 août 2019