Conjoncture

Politique et société superlatives

Alain Peyrefitte a depuis longtemps révélé le mal français. Jacques Chirac a naguère dénoncé la fracture sociale. Jérôme Fourquet vient de pérégriner dans l'archipel français.

Le diagnostic n'est donc plus a faire. En prenant ces constats à rebours, nous apprenons ce que nous savions déjà : la société a beaucoup évolué, il est urgent de réduire la fracture sociale, la société est bloquée.

Le mal est collectif. Il ne nous reste qu'à chanter avec Gilbert Bécaud :

Et maintenant/Que vais-je faire/De tout ce temps/Que sera ma vie ?

Les bons pasteurs de la politique nous veulent le plus grand bien. Ils se déclarent démocrates. Ils se rêvent en despotes éclairés comme en témoignent les programmes qui fleurissent le paysage électoral. Un vieux routard du sauvetage de la pangée veut faire de chacun le séide d'une « dictature verte », nouvelle panacée bataillarde concoctée par les médicastres de l'écologie politique.

Ils veulent nous enrôler dans la guérison de l'hyperthermie planétaire. Ils ne sauraient s'accommoder de tiédeur et nous condamnent à la froidure. Selon les gazettes, le principe de précaution antinucléaire occasionnerait désormais au Japon plus de morts de froid que le triplet qui enchaîna en une même catastrophe séisme, raz de marée et accident nucléaire.

Certes il faut considérer les nuisances constatées par les gardiens du temple naturel. Mais le sage sait qu'il faut aussi passer leurs propositions au trébuchet du réalisme, leurs remèdes aux cribles de la pertinence, de l'opportunité, de la cohérence. Contrairement à ce qu'en a dit Descartes le bon sens n'est pas « la chose du monde la mieux partagée. »

Depuis longtemps déjà, l'humanité vivait un peu comme la gent des fourmis, en colonies bien organisées, réfractaires à toute évolution, fermées sur elles-mêmes et en leur habitat tantôt souterrain et discret, tantôt érigé en dômes ostensibles.

Je laisse au lecteur le soin de dresser la liste de toutes ces fourmilières que sont les partis, les syndicats, les associations, les lobbies, les coteries, les factions, les coalitions et autres communautés qui passent leur temps à se combattre, à s'entre-dévorer, à bloquer la société.

Chacun peut observer que la société des hommes vit désormais en même temps sous le double signe de l'ostentation et du secret. Le culte de la liberté, la volonté occulte de domination, la floraison des moyens d'expression et de communication, le changement des états d'esprit, ont multiplié et opposent des fourmilières partisanes et intolérantes.

La professionnalisation de la politique et le réalisme social ont amené ceux qui aspirent à diriger leurs semblables à rechercher les lignes de partage des voix pour se faire élire ou réélire.

La segmentation de l'électorat et les silences sélectifs des médias ont toujours permis aux politiciens de moduler le contenu de leurs discours pour l'adapter à leurs auditoires, individuels ou collectifs. Mais le développement des réseaux sociaux et l'implication croissante des électeurs disqualifient propos et propositions contradictoires.

Nul n'échappe à ce qui se dit et s'écrit. En quelque lieu que ce soit, il se trouve toujours quelque capteur d'image ou quelque micro qui déjouera les précautions prises pour constituer des auditoires présupposés acquis aux idées ressassées.

Par des arguties, des synthèses partielles et des amalgames on tente de donner aux discours l'apparence de la rationalité et de la globalité. Les communicants patentés se prennent pour Cicéron et emberlificotent le citoyen avec des éléments de langage. Malgré leurs efforts, leur rouerie finit par transparaître et par déconsidérer ses mandants.

Finalement, comme l'a dit Cicéron (106-43 avant notre ère), « Les orateurs élèvent la voix quand ils manquent d'arguments. »

Et voilà sans doute pourquoi, l'esprit public, l'esprit de corps et le corps politique débloquent. Superlativement. À grands cris. À hue et à dia.

 

Pierre Auguste

Le 27 novembre 2019