Une certaine idée de la vie

Réformes. Amours, Délices et Orgues

 

Nous avons appris dès l'école primaire la singularité et la dualité du genre de ces trois jolis mots que sont Amour, Délice et Orgue.

Et pourtant, jour après jour, les faits divers nous révèlent que les ambitieux et les présomptueux apprennent sur le tard que les amours passagères, les délices politiciennes et les grandes orgues de la communication ont en commun d'être dangereuses.

En notre beau pays, les câlineries ne suffisent pas pour amadouer le citoyen indocile. Il manque à nos dirigeants d'avoir appris à mieux tenir leurs promesses et à ne pas surestimer leurs attributs.

Depuis Winston Churchill, la démocratie passe pour être « le pire régime à l'exclusion de tous les autres » L'économiste kenneth Arrow a démontré qu'il n'existe pas de procédure de vote qui permette de traduire des préférences individuelles en préférence collective. Winston et Keneth semblent plaider pour le tirage au sort.

Mais la probabilité est nulle que l'élection fasse sortir de la masse les individus les plus aptes à conduire en bonne intelligence l'humanité entière dans toute sa diversité et malgré toutes ses passions contradictoires.

Jour après jour, campagne électorale après campagne électorale, on nous bassine avec cette idée courte et quasi religieuse selon laquelle nous n'avons qu'une planète et que nous en gaspillons les ressources.

En son langage vigoureux, le peuple reproche à ses dirigeants de vivre sur une autre planète. Il sait qu'en notre planète bleue se meuvent des planètes de toutes couleurs qui ne s'alignent guère que pour cumuler leurs méfaits.

Des écoles philosophiques aux partis politiques en passant par les statuts professionnels, les religions et les doctrines, les ethnies et les catégories sociales, les administrations et les porte-feuilles ministériels, sans oublier les structures étrangères avec lesquelles il faut composer, tout n'est que planètes dont l'assemblage fait notre monde. Chacune a son contour, ses contenus, ses pratiques, ses préjugés, ses finalités, son langage, ses éclipses...

Économistes et politiciens tentent d'appréhender les réalités par des agrégats qui ne sont guère que des réceptacles de statistiques incongrues en retard sur les faits et concernant des objets hétéroclites. On n'a pas inventé mieux pour produire des amalgames utiles pour les passages en force, les duperies, les embobelinages, les accommodements. Quittant souvent la proie pour l'ombre, les écologistes déclinistes radicaux mitonnent ou frelatent des statistiques pour nous imposer en toute chose quelque portion congrue.

Voici la rentrée 2019 et la reprise de nos éternels grands projets de l'allègement de l''impôt, de la modération des déficits, de l'éradication de la dette, de l'extinction du paupérisme, de la réforme de l'enseignement, de la réduction des inégalités, de la reprise de l'économie, de la production du plein emploi, de la transition énergétique, de la convergence des régimes de retraite, de l'avènement de la confiance. On a tout essayé. On fera tout pour que tout cela réussisse. Dans le cadre de l'annualité budgétaire ! Mais le temps ne laisse jamais du temps au temps politique.

Moi qui vais bientôt aborder ma dixième décennie, je ne me sens pas menacé par de grands bouleversements. Je suis plutôt préoccupé par le devenir des générations futures.

J'ai d'abord le sentiment que la réforme de l'enseignement nous prépare une médiocrité que l'évolution de la société devrait nous proscrire.

Je ne vois pas comment nos successeurs pourront trouver des moyens d'existence en comptant sur la facilité et le ciel pour créer des emplois, concevoir, réaliser et commercialiser des produits.

Je ne crois guère à la possibilité de définir, faire adopter et faire vivre le système de retraite unitaire, équitable et pérenne que l'on nous promet, avec accompagnement des grandes orgues, par les cantates de la communication. Demandez à un inspecteur des finances si l'on peut assurer la réforme des retraites sans toucher au monument de la grille indiciaire des fonctionnaires, sans bouter le feu aux esprits et sans circonvenir les gardiens du temple. Demandez à un professeur s'il est prêt à voir diminuer son maigre traitement et sa maigre pension pour financer la douceur de vivre de ses anciens cancres qui ont toujours été réfractaires à tout effort intellectuel.

Je m'inquiète de ce duel que je crois percevoir entre ceux qui croient facile d'organiser la fin de vie et ceux qui préparent en secret les moyens d'écourter la trop pesante vieillesse.

Voici donc plus que jamais venu le temps de brandir le principe de précaution. Si j'étais médecin hospitalier, vêtu d'une robe noire et coiffé d'un bonnet pointu, je recommanderais de n'opérer la fonction publique que sous anesthésie générale. Et profonde.

Je sens venir une contestation auprès de laquelle le récent épisode des gilets jaunes apparaîtra comme une innocentes bluette.

Et, pour exprimer mon avis sur nos réformes annoncées, je citerais volontiers Edmond Rostand en sa tirade du nez de Cyrano :

« Ce monument, quand le visite-t-on ?

« L’animal seul, monsieur, qu’Aristophane
Appelle Hippocampelephantocamélos
Dut avoir si peu de chair sur tant d'os ! »

Je vous laisse y chercher d'autres similitudes entre les protubérances nasales de Cyrano et les saillies de l'ostentation politique.

Pierre Auguste

Le 18 septembre 2019