Une certaine idée de la vie

Pour un dictionnaire des idées torses.

Imbécile et imbécillité.

 

Nous habitons un heureux pays. L'on peut y être un imbécile et vivre résolument dans l'imbécillité. Avec deux ailes, la pensée imbécile peut prendre de l'altitude, errer dans la stratosphère au gré des vents de la tropopause, sans se soucier des réalités de la terre des hommes.

Le summum de l'extravagance est atteint par les songe-creux, leurs séides, leurs boute-feux et leurs thuriféraires. Ensemble, ils se sont mis en tête folle l'idée de réviser et reconstruire en leur totalité l'histoire et la culture. Ils espèrent y parvenir en détruisant les œuvres du passé et en ne laissant sur pied que ce qui peut servir leur idéologie arbitrale et leurs prérequis sommaires, fumeux, autoritaires et changeants.

Par des pratiques désormais obsolètes les œuvres humaines étaient soumises à l'approbation, la réprobation ou le dédain d'un corps de critiques patentés. Chacun à sa manière se croyait qualifié et habilité pour désigner et décrire le beau, le laid, le faux, le vrai, le présentable, le vendable....

L'excellence et la médiocrité se côtoyaient. Les usagers des systèmes d'information devaient se frayer un chemin dans le champ du savoir et de la culture et se faire une opinion sur les objets qui lui étaient présentés.

La libération, la multiplication, la diversification et la banalisation des moyens de communication ont profondément changé les pratiques et plongé dans la confusion « l'homme, la femme et l'enfant de la rue médiatique ».

Il faut toujours plus de savoir-faire technique, de savoir, de culture et de jugement pour ne pas se laisser abuser par les fausses vérités, les manipulations et les manigances de la masse des ignorants et des malintentionnés.

Nos partisans de l'ouverture et de l'universalisme s'opposent à nos inconditionnels de l'entre-soi et de la pureté originelle. Les uns ne voient que richesse dans l'immigration et militent pour faire cohabiter pacifiquement l'oxygène et l'hydrogène. Les autres n'y voient que l'importation de toutes les querelles du monde.

Et voilà que nous vient d'outre-manche la lubie de chercher et de ne voir en tout et partout que prétextes pour jeter en bloc aux orties tout notre passé, le pire et le meilleur confondus, également condamnable.

On détruit les œuvres d'art, on déboulonne les statues, on ostracise les philosophes, on veut oublier le mouvement des idées, on réinvente l'histoire.

Mais hélas la vie ne être reprise et recommencée. Nul ne peut la refaire à neuf comme une partie de cartes

Il faut notamment conserver Voltaire en son entier, celui des lumières, celui qui prêcha la tolérance, celui qui défendit Calas, celui qui défendit si bien,bec et ongles, les privilèges attachés à ses possessions terriennes.

De nos jours, nos communicants pratiquent encore la langue torse et nos Ducs de Bercy jargonnent toujours la fiscalité.

Descartes avait tort de dire que le bon sens est la chose du monde la mieux partagée.

Moi qui ai depuis longtemps cessé d'être un jeune étourdi, je crois qu'il faut mettre en sa juste place notre inlassable et inclassable imbécillité.

Il faut sauver le laconique Descartes et le prolixe Voltaire. Malgré leurs âneries.

Pierre Auguste

Le 5 août 2020