Une certaine idée de la vie

Le Langage désarticulé

 

 L'homme est un grand singe. Il a eu l'idée de se lever sur ses pattes de derrière afin de mieux explorer et agrandir sont terrain de chasse. Dans le même temps, il a articulé son langage pour ne pas s'égosiller, ne pas alerter ses proies, prendre le temps de réfléchir, se concerter utilement avant d'agir.

 René Descartes, ce grand maître-singe oublié, a même écrit dès le premier principe de sa célèbre méthode qu'il fallait éviter soigneusement la « précipitation et la prévention.... »

 Le singe-humain ne chasse plus guère aujourd'hui pour se nourrir et le langage articulé a perdu l'une de ses finalités essentielles. Il parle autrement.

 Nous comprenons mal nos petits-enfants. Si nous avions en nos archives quelques traces enregistrées de l'évolution de nos parlers sur le long terme, nous ne comprendrions plus nos ancêtres.

 Nous sommes entrés dans l'ère de la désarticulation du langage en croyant que c'est un progrès. Nous y perdons notre latin.

 Non seulement la télévision le démontre à chaque instant mais elle tend à promouvoir des modèles que chacun des auditeurs humains se croit obligé de singer.

 Par un irrésistible mimétisme l'ensemble de la société parle toujours plus vite, moins distinctement et devient inaudible. L'avenir est assuré pour les bouffeurs de syllabes.

 Déjà on parle comme une bande magnétique trop rapide. On remâche ses argumentations jusqu'à la saturation. On commence ses phrases par l'introductif répétitif : «  Encore une fois.. » La répétition devient gage de véracité.

 Le virus de l'élision pénètre le corps social par la jeunesse qui veut être dans le vent. Il n'atteint que difficilement les personnes d'âge mûr que le temps et les modes ont immunisées.

 En écoutant les discours, les exposés, les communications et les publicités , on devine que les parleurs professionnels sont recrutés selon leur vitesse d'élocution évaluée par le nombre de phonèmes prononcés par seconde.

Le temps presse. Nul n'a le temps de comprendre. Nul n'a le temps de répliquer.

La gent féminine est naturellement dotée d'une grande fluidité verbale. Elle est devenue maîtresse dans l'art de surfer sur cette nouvelle vague du parler vif et de l'escamotage des temps respiratoires. Elle est en voie de préempter tous les emplois de ce que, si j'osais, j'appellerais l'industrie de la parlerie.

Mais il y aurait tant d'autres choses à faire...

 Et le pauvre macho, celui qui n'a reçu en héritage que les gros doigts du laboureur, du bûcheron, du forgeron, il sera bientôt sommé de se taire et de faire ce qu'on lui dit.

 Pour parler vite aujourd'hui on désarticule. Espérons que le port du masque va faire perdre cette habitude !

 Jeunes gens de tous sexes, quand vous faites votre culture physique, pensez à faire travailler vos innombrables muscles de la parole. Ils sont menacés d'atrophie.

 

 

Pierre Auguste

Le 2 septembre 2020